On a beaucoup parlé de vérité en ce début de printemps 1995. Et pas toujours en bien. Il y a eu tout d’abord le procès Valenciennes-O.M. La seule chose dont on est sûr c’est que, dans cette affaire, tout le monde a menti. Triste certitude en fin de compte et je n’aurais pas aimé être à la place du juge Eric de Montgolfier appelé à trancher entre le plus ou moins faux et l’à peu près vrai. Une véritable typologie du mensonge et de la contre-vérité. Il y eu de vrais-faux témoignages, d’authentiques faux alibi et de véritables tentatives de subornation. Difficile de s’y retrouver.
Pendant ce temps une secte faisait de nouveau parler d’elle au Japon. Son nom : Aum Vérité Suprême, tout un programme. Elle est à l’origine de l’attentat au gaz sarin du métro de Tokyo, causant la mort de treize personnes et faisant plus de 6000 blessés. Triste semaine pour la vérité et l’on serait tenter de dire avec Pilate désabusé : “Qu’est-ce que la vérité?”
Ces deux faits sont révélateurs d’une ambiguïté dans notre rapport à la vérité. D’un côté, celle-ci est banalisée a un point tel qu’il devient impossible de démêler le vrai du faux. Le mensonge devient un moyen de défense. On s’en accomode et on ne cherche plus à savoir qui a menti – chacun l’avoue – mais qui a plus ou moins menti. On en arrive finalement à évaluer quantitativement la vérité : il a plus ou moins dit la vérité. La vérité ne s’accomode pas de l’à peu près. De l’autre côté, la vérité est à ce point sublimée qu’on est prêt à mourir et à tuer pour elle. Mais de quelle vérité s’agit-il alors ?
Alors qu’on l’interrogeait sur son identité, Jésus déclara : “Je suis venu dans le monde pour rendre témoignage à la vérité.” (Jean 18,37) Vous connaissez la suite, la question de Pilate qui n’attend pas de réponses : “Qu’est-ce que la vérité!” C’est là la preuve d’un immense malentendu sur la vérité. Dans les oreilles de Pilate, le romain, la vérité résonne comme un concept, c’est une chose qu’on peut plus ou moins appréhender – et à l’entendre plutôt moins que plus. Dans la bouche de Jésus, ce fils d’Israël, ce lecteur assidu de la Thora, la vérité ne peut être que relationnelle, la vérité se joue dans la relation aux autres. C’est ce que laisse entendre le 9ème commandement : “Tu ne porteras pas de faux témoignages contre ton prochain.” Ce n’est pas la vérité qui est en jeu ici, mais la vie du prochain. Comme le déclare Alphonse Maillot : ”La vérité ne s’aperçoit qu’au travers des lunettes de la compréhension. On ne peut pas dire la vérité si on n’aime pas.”
24 mars 1995